ISABELLE VAILLANT

L'autre en soi
du 5 avril au 7 juillet 2018
Carré Amelot, La Rochelle

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© Isabelle Vaillant

LA DOUBLURE

Qui êtes-vous Isabelle Vaillant ?
Êtes-vous Marion l’adolescente, Laura, Abir, Cindy au bal, Nour, Raph fan de Star wars, Philomène la vieillesse ? Sûrement ce visage ou cet autre. Ceux que vous photographiez en cet instant crucial, les yeux dans les yeux, nos yeux dans vos yeux. Les noms cachés, les vies diverses.
Tous ces noms secrets de tous ceux que nous rencontrons, qui nous mènent plus loin dans notre labyrinthe.

Vous êtes l’image et vous êtes l’objectif, le regard et l’absence, vous et les autres, la photographe et le modèle, l’interrogation et la réponse.
Vous êtes multiple.
Unique et universelle, voisine de ces autres qui vous ouvrent leur intimité le temps d’une brève rencontre. Pour une fois regardés.
Il fallait un œil, il fallait un regard pour saisir ces mondes. Ces mondes modestes, ces intimités discrètes. Qui l’avait vu, cet enfant, cette adolescente, cette femme, ces hommes ? Vous. Comme personne au monde ne les avait encore regardés.
Il fallait l’énergie d’une artiste, son engagement, l’ouverture d’un esprit au jeu théâtral de la vie, ces performances physiques allant puiser au secret des êtres, l’enjeu documentaire et sa doublure sensible, ce regard à facettes, les faces visibles et invisibles, là où la photographie s’invite. Une création qui s’organise autour de la différence, photographie devenue scène, personnages, signes, répétition d’un événement unique et qui ne se reproduira jamais. Ainsi chaque étape de la vie.
La vie comme la photographie, multiple, irrégulière, librement répétitive, la photographie comme jeu de miroirs, comme jeu de métamorphose, changement de forme, de nature ou de structure si importante que l'être ou la chose qui en est l'objet n'est plus reconnaissable.

« On dit – et je le crois fort volontiers – qu’il est difficile de se connaître soi-même, mais il n’est pas aisé non plus de se peindre soi-même ». Vincent Van Gogh, 1889.
Il n’est pas non plus aisé de se photographier soi-même, de s’approcher, de se fixer. L’identité comme la création, construit sur une base de métamorphose, de doublure, de réalité virtuelle, c’est-à-dire sur un sol fortement théâtral, c’est-à-dire le théâtre de la société, c’est-à-dire le théâtre du quotidien.

Revêtant des personnalités, revêtue de leur vêtement, animal-caméléon devenu en quelques instants entièrement cet autre, son âge sa personnalité son geste, ce qu’il y a de plus intime, ce qu’il y a de plus profond, doublure, Isabelle Vaillant double l’inconnu devenu son reflet et ensemble ils apparaissent. Appareil en bandoulière elle traverse les villes et les vies. Errance de l’identité, permanence du sujet, votre regard accueille et donne. Dans ce jeu de rôle le modèle trouve un écho, une destination. Leur maison, leur chambre, leurs vêtements, leur religion, leur passion, ils se donnent, vous donne. Vous prenez place dans cet étrange dispositif où s’opère la fusion entre soi et l’autre, ceux que l’on porte en soi.

Mouvement incessant de la pensée en pleine incarnation, une journée d’Isabelle Vaillant contient plusieurs vies, la photographie contient plusieurs vies, elle révèle, elle se place, elle surprend, elle suspend, elle immortalise, elle sacralise et désacralise, elle cherche, elle habille, elle dénude, elle transcrit, s’approche, elle choisit sa forme, se déforme, donne des nouvelles du monde, fenêtre et cellule, proximité et lointains.

Isabelle Vaillant auteure et sujet de son œuvre concrète en action, nous invite dans son théâtre, son paysage mental strictement personnel, l’ensemble conflictuel de ses propres personnages, œuvre infinie à jamais, l’image sans finitude d’un être en formation, une œuvre en suspension.