MUSÉE DES BEAUX-ARTS DE CAEN

MURS
du 5 mai au 18 septembre 2018

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© Daniel Pommereulle, Mur de couteaux

SUPRA MUROS

Déplier déployer un seul et même mur, un mur rhizome, sans fin ni départ, un mur qui produit l’architecture, le mouvement, l’exposition, ouvre et ferme l’espace, le contraint et le développe, prolifère et s’ordonne en cellules et passage, en protection ou en punition, en étendard ou en commémoration. Surface et profondeur, perspectives qui surgissent, obliquent, disparaissent. Jalons à suivre ou à négliger. Des murs comme des miroirs où la rencontre avec soi et l’inconnu advient silencieusement.

Des murs peints, photographiés, des murs peintures, des murs images, des murs montés, démontés resserrés. Intra-muros, extra-muros, supra muros, le mur des commencements, celui d’où écrire, contre lequel se cognent les idées, leur écho sur la page, dans le geste, la main.

Déplier déployer une seule et même phrase. Les réponses sont peut-être ici, dans la déambulation à venir entre les mots, entre les murs suspendus aux cimaises. Des murs somme de matériaux, d’histoires, de mots. Des petits pans, des huiles, des encres, des lavis, des gouaches, des épreuves gélatino-argentiques, des photos, du noir et blanc, de la couleur, des cartons découpés des vidéos des fragments de plâtre du bois du ciment, les murs s’élèvent se durcissent, des œufs frais des aquarelles, les murs s’écroulent, fragiles, des estampes des périmètres des dimensions des poids, trois cents grammes, quatre tonnes, le bruit d’un mur qui tombe, là où se précipite l’obscurité, le silence d’un mur dressé. Le langage des murs. Pouvoir ou ruines, le mur transporte son vocabulaire, un lexique épais, formé de briques et de moellons, de tortures, d’exclusion, de propagande et de rêve.

Travailler sans répit depuis le premier siècle représenter le mur, celui du Jardin clos, de la conception ou du Paradis, nous sommes au Moyen-Âge, autant de murs que d’ailleurs, autant de murs que de clôtures, autant de murs que de gestes, physiques et symboliques. Ainsi dès le Paradis il convient de dresser un mur, la clôture originelle impose les suivantes.

Qu’est-ce-qui est en jeu de manière invisible derrière un mur ? La vie intérieure de l’édifice. Notre invisible.
Tandis que leur face visible impose une absence aveuglante. Ainsi sont les murs où bute le regard, sans cesse empêché il s’affole s’attriste, pris au piège, assigné. Des murs, des maisons, des villes, pas une seule figure humaine.
À croire que le mur avale l’humanité. À croire que lui seul restera debout. L’unique témoin.

Commence alors le monologue intérieur, le soliloque lapidaire.

Je construis un texte comme on construit un mur, le mur ma page. On dit au mur au long du mur à son dur à son sûr, ses prières ses larmes ses rêves, ses évasions. Ses histoires de littérature, d’amour, de surveillance, de punition, de protection, de paysage, d’urbanité, d’intime, de créations. À travers le mur je touche le monde indirect. Tout au bord de ce geste lorsque je touche le mur. Ce geste qui montre les choses et avec le même mouvement crée l’inconnu. Cette qualité du mouvement, cette manière de bouger, un corps qui a une main qui est une masse qui est soumis à des forces de gravité.
Comme on bâtit on écrit.
C’est devant un mur que j’écris des mots, échos lointains aux murs exposés, une archéologie de l’architecture et de la pensée. Plâtras émietté de ma mémoire, espace totalement unique toujours sur le point de se désintégrer. Je ne suis pas certaine de ma mémoire, j’interroge le mur penché sur ma feuille, feuille recouverte de murs recouverts de murs, en doublant le mur, murmure de l’humanité, elle parle à travers les murs. Le mur est mémoire.

Histoires de murs, histoire de mon mur, mon mur et moi, le mur murant Paris rend Paris murmurant, la contamination par les murs, hors les murs, l’exclusion l’inclusion oui non, le mur a des oreilles - vos oreilles ont des murs. Bâtir autrement, des mots, des murs, à chaque époque, chaque artiste, chaque pratique, sa représentation, sa politique du mur, sa sensation de la paroi, domestique, poétique, prolongement du corps, camisole ou enveloppe protectrice, au-delà ou surgissement incontournable. L’ennemi est dans nos murs. La tête contre - frapper contre - franchir les - détruire le - passer sous - contourner le - enjamber le -

Un mur n’est pas la somme des largeurs des longueurs des hauteurs et des peurs.
Il est l’ensemble des mesures du vide dans lesquelles les hommes marchent et vivent. Tentatives de repérages de leurs espaces personnels. Apprivoiser les occupants. Les occupés. Déplacer. Déplier. Découvrir. La part trouble de l’humanité. Ses trous noirs sont terrains d’études. Espaces habités de solitude. J’entends son frottement le long des murs. Contre ma feuille, l’humanité. Ses mains invisibles transforment ma vision. Sous mes paupières poussent les murs, présences et fantômes, corps intérieurs, représentations extérieures. Sous le regard le mur s’anime.

Les murs penchent leur confidence à mon oreille. Les souvenirs anciens. Les sons s’entrelacent comme les murs se construisent. Il y a des matériaux à l’œuvre et l’œuvre matérielle. Il y a l’œuvre, il faut œuvrer comme travailler comme élever le mur jusqu’à sa lettre majuscule, ne pas reculer ni craindre ni renoncer ni diminuer. Œuvrer, œuvrer encore d’un matériau à l’autre d’une ligne à l’autre d’un doute à l’autre. Attentif minute après minute.
Créer jusqu’au bout des murs, jusqu’en haut des fondations les remparts qui n’existent plus, les soutiens qui n’existent pas, renforcer l’élévation, la réflexion à coups de matière, de matériaux, de tentatives, avec les trous le vertical et l’horizontal.

Toute création commence dans le mot. Mot imprécis, mur mal construit, fondations imprécises, fonctions imprécises et tout s’effondre.

Le mur, sa fatalité.