TANIA MOURAUD

Everything must have an ending except my love for you
du 14 juillet au 19 août 2018
63690 Tauves

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© Tania Mouraud, I have a dream

Le monde est plongé dans la nuit.
Lorsque soudain une voix s’élève.
Une voix qui crie jusque là, épelle yeux ouverts Everything must have an ending except my love for you / DREAM / MÊME PAS PEUR / Once upon a time, des écritures avec des mots des images des sons. Avec l’oubli les terreurs les secrets. Les ombres les espoirs les déchirures. Des mots qu'on dit, qu'on reprend, des vies qu'on donne, qu'on reprend, des sens cachés, des sens codés, des censures.
Lettres brisées sous le poids de leur propre signifiance, mots mêlés sous les ouragans des violences, le discours se déconstruit jusque dans sa matière même, pas simplement son sens autoritaire mais son matériau, sa moelle, son intérieur.
En profondeur en perspective en mouvement en tranchées.
C’est le texte qui compose, c’est notre esprit qui recompose, c’est le sens qui apparaît, son rythme creuse une partition en noir et blanc, une musique qui brille mais qui ne s'entend pas, assourdissante comme une détonation.
Jusque dans nos corps la détonation, son écho physique, jusque dans nos yeux les écritures, de deuil et d’amour, jusque dans notre mémoire le lent travail de ressaisissement et de déchiffrement. Les images s’ordonnent, l’Histoire se reconstruit et déploie son pouvoir, les mots se raccordent peu à peu, tendus comme une ligne à franchir, une barricade à élever, libérés par l’écho de leur matière dense, carrosserie funèbre, cortège qui fait retentir sa vibration à travers chaque œuvre, Balafres, écrits, écrans.

Once upon a time… Ainsi commence les contes, ainsi commence la vie, mais quel conte nous raconte-t-on aujourd’hui ? Quelle vie nous propose-t-on ? Les ogres rôdent, des ogres-machines, des ogres à visage humain, des ogres de destruction, dans la forêt des jours la nuit s’est abattue. Elle détruit en masse, la nature des choses, la nature des êtres, elle broie, tranche, élimine. Tout ce qui dépasse, tout ce qui frémit, tout ce qui s’élève.
Alors tâtonner, sans répit, à travers les mots mêlés, l’histoire amputée, la mémoire aveuglée. Désapprendre les autorités, ouvrir de nouveau les livres, se pencher sur l’histoire, relire et relier, redire et recréer, le regard en mouvement la pensée vivante.
Le monde est saturé de violences, d’images, d’ordres. Comment garder les yeux ouverts, et sur quelle réalité ? Le monde ses illusions d’optique et de moral, un monde vrai qui n’est pas réel, un monde de chaos. Chaos de la terre, chaos de l’humain, échos d’une humanité qui enterre les saccages les guerres les morts dont elle est la scène. Sur cette scène des voix articulent, des voix témoignent, des gestes nous montrent.

Il faut le courage de l’artiste, il faut son engagement, son corps-à-corps avec le monde pour éclairer l’obscurité. Écritures de la survivance, des survivants, mot après mot reprendre des forces, dessiller le regard, desceller la peur, soulever les chapes d’indifférence.

Rêver aussi. Rêver, DREAM, un mot sans frontière, un vœu sans limite, un mot déclencheur de possibles, à saisir à bras le corps, vivement, à déployer comme le drapeau de l’humanité. Une humanité qui enfin cesserait d’abîmer, cesserait de raisonner en termes de productivité/exclusion/mépris/impunité/soupçon/menace, le nez collé à la minute suivante, le corps collé au profit, le cœur décollé, brisé. Brisures causées par les cris oubliés, les discours brouillés, les violences additionnées.
Aimer aussi. Aimer le grand mot, l’impossible. Everything must have an ending except my love for you, ici le début et la fin, ici les extrêmes, sur la surface lisse, brillante, résistante, l’empreinte des cataclysmes, des explosions, des ruines, mais approchez, écoutez, l’empreinte de la création et de l’équilibre, de la construction et de l’expansion, la suggestion de l’unité fondamentale de toute chose. Le silence et la passion, l’amour et la mort.

En combinant le dicible et l’indicible, les pleins et les vides, l’endroit et l’envers, une langue neuve surgit, une langue à contempler, à assimiler, une langue qui résiste. Une langue des profondeurs. Qui prend le temps. Elle s’étire, elle s’installe, on apprend la patiente façon de faire avec, on apprivoise l’impatience, on retrouve l’élan, le mouvement de la réflexion, de la compréhension profonde, entre nerfs et chair, matière grise et matière noire.
Polyphonie créative, médiums et mots mêlés conjuguent leur force, pensée et sentiment. Plusieurs notes à la fois, plusieurs lettres à la fois, l’énonciation la dénonciation, le chant des phrases, ce chant sur les mots leurs mouvements, le noir sa lumière, joués en même temps, découverts et recouverts, le langage sa forme et son contenu contenus dans la répétition et l’évolution. Un dais noir recouvre les mots comme au bord d’un précipice la lumière s’inscrit, souligne.
Au bord du précipice sentir bouger la terre, ici la vue est dégagée la langue n'a pas comme but principal la représentation du monde, mais l'argumentation. Langue-détonation, langue coups de feu, directions affolées et calculées, balancement entre vie et mort, champ de bataille où plus un seul homme debout. L’homme a perdu les batailles une à une par lui engagée, l’enragé à détruire à civiliser à coloniser. Comme elle doit batailler la terre comme elle crie ses blessures, sur des kilomètres et des siècles, sur des partitions et des pages.
Devant nos yeux et au fond de la gorge se construit le lieu d'échange, sa structure logée à même le langage. Lettres posées et lettres sous-entendues, entre elles le silence, entendre sous les lignes l’assourdissant, entendre malgré tout, entendre il n'y a pas une seule voix, mais plusieurs.

Tania Mouraud élève sa voix, son art. Elle nous relève. Offre au futur la possibilité d’une mémoire. À l’unisson des blessures elle témoigne et nous sauve d’un oubli assassin. Au seuil de l’œuvre, l’incroyable abandon de soi pour devenir celui par lequel un tel monde passe. Un monde attendu depuis longtemps.

Dans la nuit, nous retrouvons notre chemin.