LOUISE BOURGEOIS

COUPLE(S)

« COUPLE, subst. masc. : Ensemble de deux êtres, de deux choses.
On se sent liés par des sentiments profonds, une espèce d'entente sans explications, intérieure, inconsciente, (...) C'est ça qui fait qu'on forme un couple. »
Voici la définition donnée par le dictionnaire.

Qu’en est-il de sa traduction plastique par Louise Bourgeois, dont on connaît la part autobiographique présente dans chaque œuvre ?
Couple : deux personnages nus, de petites dimensions (au maximum une vingtaine de centimètres), suspendus dans le vide par un fil. La femme est plus petite, ses pieds sont posés sur ceux de l’homme. Des visages, souvent enfouis dans le cou du partenaire, nous ne voyons rien. Le matériau, de l’éponge rose, ajoute à la douceur et à la nudité des amants.
De cette couleur, Louise Bourgeois dit : « Le rose est féminin. Il représente la sympathie et l’acceptation de soi-même. » Entre ces figures enlacées, l’acceptation est réciproque.
Figure de don et d’abandon, l’intimité entre les deux sexes est profonde, attachante. Intimité aussi avec l’extérieur par le filtre du matériau aspirant qu’est l’éponge. Il n’y a pas, pour l’artiste, de notion de séduction dans ce couple, notion considérée comme dangereuse « Quelque chose va arriver si vous séduisez ».

Pour Louise Bourgeois, c’est le traumatisme infantile d’un père volage, séducteur. C’est le triangle haï de la mère, du père et de la maîtresse. La profonde perturbation psychique causée par l’obligation de vivre dans une situation familiale faussée, où le couple est anormal, où trahisons, mensonges et jalousie régissent le quotidien, est ici réparée.
Louise Bourgeois répare en sculptant et en cousant. « L’aiguille est une demande de pardon », dira t-elle. La couture réconcilie, efface les accrocs, les déchirures. Elle rapproche et ajuste les deux corps si légers, les unis par le fil, fait se rejoindre les parties dissociées, resserre les morceaux préalablement découpés pour donner forme au couple.
Elle dit : « Les femmes conservent. » La couture, médium traditionnel féminin, conserve ici le trésor du couple.
À l’opposé du couple déchiré près duquel la petite Louison a grandit, nécessité était de créer l’étreinte de ces deux corps. Suspendus. Comme tant d’autres œuvres de l’artiste. Suspendu, c’est aussi être « en dehors du temps », ce temps nécessaire pour « reconstruire l’histoire », s’éloigner du modèle familial, le regarder de haut.
Le fil guide et donne corps à la définition première du couple : « … unis par les liens… » Unis, silencieux, à l’abri des cris et des disputes, ils oscillent, comme un pendule entre deux pôles : d’un côté féminin, de l’autre masculin, soit la quintessence de l’être humain. Sa totalité. Cette polarité, - la représentation d’une « personnalité double » - est l’un des noyaux de l’œuvre de Louise Bourgeois. De cette juxtaposition féminin/masculin, que l’on retrouve très explicitement dans le Janus fleuri de 1968, elle dira : « Janus est une référence à cette espèce de polarité que nous incarnons. La polarité que je vis est un élan vers une violence extrême, la révolte et une retraite. Je ne dirais pas passivité, mais un besoin de paix, une paix totale avec moi-même, avec les autres et avec l’environnement. »
Dans leur délicatesse, leur légèreté, leur douce union, leur étreinte infinie et muette, derrière leurs paupières closes, on ressent la vie intérieure de ces Couples. Le cœur de leur intimité est entièrement contenu dans cet abandon des corps. La paix les nimbe et les protège.

Couple(s)
Louise Bourgeois, 2009

&

LOUISE BOURGEOIS, LE VOLCAN

On dit de Louise Bourgeois qu’elle est toujours, à quatre-vingt seize ans, en « activité », comme l’on parlerait d’un volcan. Et à voir les paysages que sa création fait naître, le rouge dont elle baigne plusieurs de ses œuvres, ses explosions de colère, oui, Louise Bourgeois est un volcan en pleine activité.
Le Centre Pompidou s’entrouvre à cette oeuvre incandescente - et ici, un coup de colère devant la scénographie bâclée, honteuse : espaces découpés en parcelles minuscules, murs gris, violet, sales et incohérents, sculptures massées le long des murs, écrasement des œuvres dans une pénombre incompréhensible ; c’est lamentable. Heureux ceux qui ont vu l’exposition à Londres, dans de vastes espaces lumineux, où le public – pas infantilisé - pouvait se déplacer autour des œuvres, sous des grappes de sculptures suspendues, prendre pleinement conscience de la force et de la présence des cellules, admirer comme il se doit l’œuvre sublime de Louise Bourgeois.

Fort heureusement, la Galerie d’art graphique propose, sous le titre « Tendres compulsions », des dessins, gravures et petites sculptures de 1938 à 2007.
Ici places aux oeuvres, sans gâchage scénographique. Et tout particulièrement, place aux deux dernières oeuvres de Louise bourgeois, dessins sur partition pour l’une 10AM is when you come to me et livre à taille humaine pour Extrême tension. Sur papier immense, LB se dessine, de la tête aux pieds, en phrases tremblées, morcellements et douleurs, organes aussi, poumons, coeur, fluides, tout y est, jusqu’à la dernière page, « l’odeur de la bête traquée », et la griffure d’encre des dix doigts de l’artiste sur toute la longueur de la feuille. Elle a disparu, comme dévorée par plus fort qu’elle, prise de corps, tirée, emportée loin de nous.
On comprend plus profondément alors cette attente de Jerry, le besoin de ses mains, de ses bras, de sa présence fidèle.
C’est 10AM is when you come to me, symphonie de mains rouges sur partition, du rouge dont elle dit qu’il est le symbole de l’intensité et de l’émotion éprouvée. Les mains se donnent, se reprennent, se serrent, les bras traversent la page.
Les partitions font vibrer l’air tout autour de nous, ce témoignage d’amitié et d’intimité est magnifique, fragile et intense.

Louise Bourgeois
Centre Pompidou, Paris
jusqu'au 2 juin 2008

&

AUTOPORTRAIT EN TRAITS ROUGES

À travers plus d’une centaine d’œuvres sur papier et tissu Louise bourgeois compose et recompose son passé dans un langage où la psychologie de la famille se tisse avec celui du corps, du désir et de la sexualité.
Le trait à l’encre rouge, fluide ou tourmenté, se suit comme un chemin à travers les préoccupations de l’artiste et explore des territoires où l’accouplement est danse, où les arbres sont mutilés comme des humains, les lignes sont des flèches qui s’enroulent sur elles-mêmes, les fleurs graciles, les araignées ont visage de femmes.
Ailleurs, sur des carrés de tissus blancs signés d’un LB brodés en rouge, prend vie une série de femmes aux cheveux longs et au strabisme inquiétant, femmes solitaires, enfermées, semblant prêtes à la rupture.
Mais qu’elle soit suspendue par la peau, estropiée ou enfermée sous une cloche, la femme de Louise Bourgeois n’en reste pas moins extrêmement féminine, parée de collier, cheveux torsadés, oreilles percées…
Et comme un souvenir commun, une sorte de rêve universel, une jarretelle accrochée sur un papier bleu ciel vient s’abandonner entre deux gravures.

Gravures
Louise Bourgeois
Galerie Karsten Greve
5, rue Debelleyme
75003 Paris
jusqu’au 12 février 2005