TANIA MOURAUD

FIAC 2004
Rencontre avec Tania Mouraud

Elle a rendez-vous à la FIAC, entre 19h30 et 21h00, rendez-vous avec Tania Mouraud.
Elle arrive devant un des halls d’exposition de la Porte de Versailles, les joues légèrement rosies, le souffle court, le cœur battant.
Tourniquet, portes en verre, moquette rouge, file du public qui attend de pouvoir se gorger d’images, posséder et regarder, découvrir et commenter ; enfin la foule s’avance à l’intérieur de la foire qui se déploie sur des centaines de mètres carrés, de boxes apprêtés, d’œuvres vibrantes.
Mais elle ne voit rien, elle récite son alphabet, stand A2, A3, A4, B10, B11, B15, elle n’arrive pas à suivre, il manque des lettres, il manque le stand où elle a rendez-vous ; une légère inquiétude la fait tituber, désorientée elle s’arrête au milieu d’une allée, le plan grand ouvert, ressassant son alphabet. Elle imagine un immense autodafé, toutes œuvres s’enflammant et laissant place nette, comme lors de la performance de 1969 à l’hôpital de Villejuif, où Tania Mouraud célébrait son « entrée en art » en brûlant la totalité de ses peintures.
Elle se repère enfin, et tout en foulant le ruban de moquette mauve qui la conduit au Hall 5, elle se remémore l’enchaînement d’évènements qui l’a amenée ici.
Quelques semaines auparavant elle avait écrit une nouvelle, et le cœur de cette brève histoire, c’était une des Chambres de Méditation de Tania Mouraud, très précisément One more night (1969-1997, collection du MAM de la Ville de Paris). Elle s’était appropriée l’œuvre, l’avait mise en mots, pour permettre à son personnage principal de renaître, pour lui offrir une réelle chance de prendre possession de soi, grâce à ce supplément d’espace, ce supplément d’âme. Et cette nouvelle, elle l’avait expédiée à Tania Mouraud.
Depuis, les bonheurs ne cessaient de se bousculer : l’accueil chaleureux de la nouvelle par l’artiste, puis sa proposition d’une rencontre à l’occasion de la signature d’un ouvrage consacré à sa carrière (*).
Stand A19, derrière une pile de livres, Tania Mouraud est là, et l’auteure s’avance vers elle, expérimentant ainsi le concept du « seeing « seeing » » développé par l’artiste à partir de 1976, elle voit et prend conscience du processus perceptif qui l’affecte au moment même où elle vérifie la tautologie de l’énoncé, vertigineuse circulation auto réflexive…
Avec la modestie que caractérise les plus grands, Tania Mouraud l’accueille, sourires et paroles, échange de perceptions, celle des mots, celle des œuvres, partage de sensations, de préoccupations, la timidité de l’auteur est balayée par la force de l’artiste.
Entre elles, cela ne fait que commencer, un nouveau rendez-vous est fixé, à l’atelier, pour visionner les dernières vidéos de Tania Mouraud.
La rencontre s’achève, mais l’initiation se poursuit : transmettre le savoir, révéler les talents, aiguiser la curiosité, autres richesses de Tania Mouraud, qui suggère à la nouvelliste d’aller visiter la Galerie Istanbul « le seul stand où les murs sont bruts (…) », et c’est entre les palissades grises qu’elle découvrira l’œuvre de Haluk Akakçe, vertige de formes qui éclosent, trames qui s’enfoncent sensuellement dans un écran pour ressortir dans un autre, perpétuelle transformation, mutation, dialogue entre les 3 écrans.
« Il n’y aura pas de révolution authentique sans révolution des formes ».

(*) Voici l’ouvrage que l’on attendait sur Tania Mouraud, dense, riche et passionnant, c’est l’ouvrage de référence : Arnauld Pierre, Tania Mouraud, Flammarion, Centre national des arts plastiques, 2004

&

FACE TO FACE

Première carte blanche « collective » au musée Bourdelle, l'expo En mai, fais ce qu’il te plaît ! est consacrée à la création contemporaine - dans les domaines de la sculpture, installations, films, photographies et peintures - et à la diversité de leurs pratiques et approches.
Une vraie raison d’ouvrir les yeux : la nouvelle installation vidéo de Tania Mouraud : Face to Face.

Une casse près de Duisbourg, ou pour être précis, la plus grande casse d’Europe. Tania Mouraud va à la rencontre d’une puissance destructrice industrielle démesurée et nous met face à face.
Face à face avec notre fragilité.
Face à face avec le monde d’en bas, celui que l’on évoque à demi-mot, sans jamais s’y confronter.
Face à face avec nos attitudes, nos habitudes, nos certitudes, pour mieux les dépecer, les interroger, les confronter.

Les six crocs de la pince mécanique, araignée géante, survole son territoire, effleure ses proies, puis fond sur elles, se plante, presse, brandit entre ses mâchoires, broie, avant de recracher ce qu’il reste. Des gerbes de lumière éclaboussent l’écran tandis que la pince soulève ses cadavres, des pluies d’ombres ponctuent ce recyclage sans fin.

Chorégraphie des machines, mouvements hypnotiques, respiration rauque des grues devenues humaines. Elles font le sale boulot.
Dans le public, des enfants murmurent : « Il y a des méchants ». Pourtant, nul humain dans ces images, mais de la violence oui, la beauté cruelle de ces morts industrielles, ces machines écrasant d’autres machines, les nôtres, nos objets familiers, nos voitures, nos machines à laver, nos « bon débarras », nos « on va en acheter un(e) autre ».

Les méchants, qui sont-ils ? Nous, nos consommations excessives, notre désintérêt des conséquences. Nous, les wagons de l’histoire, notre mémoire courte, les galops fascistes toujours prêts à redémarrer. Nous, nos petites négligences, nos écrasements volontaires de l’humain. Nous et la toute-puissance des machines.

Passage de wagons.

Écran coupé en deux, moitié ciel, moitié métal. Écran saturé, montagnes étincelantes de déchets, de ferrailles. Accumulation, prolifération, contagion de tout l’espace, démesure tandis que toute mesure, tout repère disparaissent. Frottement temporel : les wagons allemands font la navette d’un bord de l’écran à l’autre, wagonnets chargés de squelettes d’acier, mouvements et temps horizontaux. Derrière, les trajectoires élancées de la grue, mouvements verticaux qui rythment de sa temporalité répétitive le glissement infini des wagons.
Les plans larges où la machine-grue, plantée jambes écartées, trône et règne, alternent avec des plans où les matériaux, carcasses, voitures, débris de consommations excessives, s’emparent de l’espace, nous immergent dans leur condition éphémère, mortelle, recyclable.
L’image parfois se trouble, tremble, l’image est émotion, s’éloigne en douce d’un rendu technologique trop lisse, trop parfait. Elle appuie sur notre conscience, irrite nos yeux, nous fait trébucher, et nous voilà pris, secoué, violenté, saisi par les pinces, confronté, interrogé.

Face to Face, ce sont tous les face-à-face politiques, idéologiques, écologiques, que l’on souhaiterait entendre, toutes les confrontations que n’ont pas encore eu lieu, tous les corps à corps qui se jouent dans l’ombre, dans les cercles de plus en plus larges de nos fuites en avant.

FACE TO FACE
Tania Mouraud
dans le cadre de l'exposition En mai, fais ce qu'il te plaît !
Musée Bourdelle
18, rue Antoine Bourdelle
75015 Paris
jusqu'au 19 septembre 2010

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