Perrine Le Querrec

Soudain Nijinski
La Contre Allée, 2024

Plancher gravé de Jeannot
Paris-Soir, 25 juin 1939

Vaslav Nijinski, Václav Fomíč Nižínskij en russe, Wacław Niżyński en polonais.
Né en 1888, ou le 28 février 1889, le 12 mars 1889, le 17 décembre 1889, le 28 février 1890 ou encore le 12 mars 1890.
Né de façon incertaine.
D’origine russe, d’origine polonaise.
D’origine humaine, animale, divine.
Homosexuel, hétérosexuel, chaste.
Mobile, immobile.
Mort le 8 avril 1950 et inhumé au cimetière St Marylebone de Londres, enterré de nouveau le 16 juin 1953 au cimetière de Montmartre à Paris.

Plancher gravé de Jeannot
Nijinski dans Carnaval, 1911

Il déchaîne les orages
Il déchaîne la foudre il déchaîne les mots
Il déchaîne les corps jusqu’à l’intime
le vif
et l’inouï
Il est Nijinski
l’enfant prodige peut-il être simplement l’enfant ? En aura-t-il le temps ? Il est le prodige qui danse sur les tables, qui danse pour plaire, qui danse douze heures par jour, qui danse fille garçon animal, qui dansera jusqu’à l’épuisement.




En un soir il conquit Paris.
Dès son apparition.
Nijinski danseur étoile.
Paris défile autour de lui.
Le public l’adore.
Le Spectre de la rose. Petrouchka.
« J’ai peur, j’ai peur, car je vois l’acteur le plus grand du monde », dira Sarah Bernhardt.
La lumière ruisselle sur toi
Tu planes dans les airs
On raconte que tu restais suspendu deux à trois secondes avant de toucher terre
On ne voyait pas la fin de tes sauts
Tu te jetais dans l’infini
Tu disparaissais
On dit que tu volais
Tu vivais en état de danse
Tu invitais au sentiment
Tu sautais et sautais
Tu vivais au sommet
Tu as secoué l’univers
« Je n’ai jamais rien vu d’aussi beau », murmura Proust.
Cette façon d’être au vide. Qu’aucun mot ne peut écrire.



Pour entrer dans la clinique Bellevue, pour accompagner Nijinski durant ses trente d'années d'errance, mon guide : l'œuvre d'Heidi Bucher.



Revenu dans la clinique Bellevue citadelle de dentelles le temps intact, ne parlant pas, arraché à lui-même des actes que l’on ne veut décrire, il souffre, on le sait que la folie peut être laide de hurlements et d’angoisse, maculée de déjections d’insultes, ces enfers à porter, à traverser. Passer le petit portail en verre à trois arches, monter les escaliers de marbre, contourner les colonnes aussi, les galeries vitrées vérandas boiseries, quel luxe ici, luxe crises et vomissements, Parce que je suis un artiste, parce que je suis malade, se réfugier dans les bras de l’infirmier, petit singe ou hérisson, toujours des noms d’animaux comment vous définir, dans ce palais de lumière où les tourelles pointent le ciel, le cèdre majestueux au centre du parc et l’écureuil flamme rousse à peine vu, disparu.



À écoutez :